Des secrets à la carte. Depuis 1962, Mme Luong accueille la fine fleur des hommes politiques.
Même décoration, même cuisine, même odeur... La cuisine de "Thérèse" a résisté à toutes les modes et fait toujours recette.
Elle a le sourire des gens heureux, des yeux qui pétillent et toujours une main ouverte en signe de bienvenue. Thérèse Luong, patronne du restaurant parisien Tong Yen (Jardins d'Orient), est une petite dame à part. Il y a ses éclats de rire attachants. Il y a son histoire, celle d'une petite Vietnamienne débarquée en France au début des années 60. Mais il y a, surtout, la qualité de ses petits plats. Pour tout ça, elle a séduit les plus grands, et pas seulement. La force de son restaurant réside dans son immuabilité. Ouvert en 1962, le lieu a conservé la même décoration, le même personnel, la même odeur, peut-être la même carte. Mme Luong résiste aux modes et sa mémoire, au temps.
Durant des heures elle pourrait vous parler de son dernier dîner avec Henri (Salvador), des mots doux que lui adressait Lino (Ventura), du sourire de Pelé (le Roi), des miniconcerts improvisés de Johnny (Hallyday) et des soirées d'après service avec Simone (Signoret), Yves (Montand) et Alain (Delon). "Que des amis."
La clientèle politique est sans doute celle qui lui offre - mais en a-t-elle besoin ? - la plus grande exposition médiatique. Chaque fois que Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy déjeunent chez Tong Yen, comme le 15 juin, les journalistes se disputent un bout du trottoir de la rue Jean Mermoz (8e), où se situe le restaurant.
Devoir de réserve
À l'évocation du nom de Chirac, Mme Luong est prise d'un petit rire coquin : "Vous savez, il vient chez moi depuis 1966." Époque où il passait encore pour un inculte : "Je ne comprenais pas ces commentaires. Nous parlions longuement, lui et moi, de la culture asiatique. Quel érudit !" Chirac, c'est la grande histoire de sa vie. Combien de victoires électorales l'ancien président de la République a-t-il célébrées dans son restaurant ? "Ouh la la, beaucoup !" Combien de complots politiques a-t-il ourdis, entouré de ses sbires, depuis le box du rez-de-chaussée, côté droit ? "Ça, je ne peux pas vous le dire..." Mme Luong entend tout et voit tout, mais elle s'est imposé un strict devoir de réserve... "Je préfère parler cuisine", s'excuse-t-elle. Parlons-en : Jacques Chirac en est si fan, si adorateur de son canard pékinois, qu'il en fait la publicité jusqu'à Saint Tropez, son lieu de vacances. "Jacques est le meilleur de vos ambassadeurs", lui glissa un jour Bernadette. Cette dernière, pour les 60 ans de son mari, alors maire de Paris, lui confie les fourneaux de l'Hôtel de Ville. "En arrivant, Chirac était tout surpris, mais heureux de me trouver là", se souvient-elle. Aujourd'hui, son plus fidèle client, c'est encore lui, souvent accompagné de son petit-fils, Martin, et toujours installé à la table qui est la sienne depuis 1995, en fond de salle, à gauche. Une table qu'il partage avec un certain amateur de crevettes sel et poivre...
Nicolas Sarkozy, qui a lui-même rebaptisé ce plat "crevettes Sarko". Depuis son élection, le président de la République exige cet emplacement, telle une savoureuse revanche sur le passé. Naguère, lorsque Chirac y déjeunait, toujours au rez-de-chaussée, lui s'installait au premier étage, le rendez-vous des anonymes. Parmi les politiques de premier plan, seul Jean-Marie Le Pen, d'une "extrême politesse", accepte de déjeuner au deuxième, pour ne pas "faire de problèmes".
Avec un tel carnet d'adresses, véritable "Who's Who", Mme Luong a développé au fil des ans un sens aigu de la diplomatie. Elle sait quels politiques il est préférable de ne pas installer côte à côte. Pour cela, elle "écoute la radio tous les matins", lit "la presse quotidienne et des livres politiques". Cette petite dame de 66 ans a eu à sa table tous les présidents de la Ve République, hormis, c'est son grand regret, de Gaulle. Mitterrand réunissait chez elle, une fois par mois, le gros de sa cour. Michel Debré y déjeunait avec ses fils, Jean-Louis et Bernard. Alain Peyrefitte lui a dédicacé "Quand la Chine s'éveillera". Mme Chaban-Delmas y a toujours son rond de serviette. Côté socialiste, DSK et Anne Sinclair, Jack Lang ou Michel Rocard sont des habitués du lieu. Récemment, les couples Fillon et Kouchner y ont dîné.
Quelle vie que celle de Mme Luong ! Le président de la République la fera bientôt chevalier de la Légion d'honneur. Elle se dit "très émue" à l'idée de recevoir cette distinction, autant, sinon plus, que le jour de sa naturalisation. A son sourire se joint maintenant une petite larme.